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Littérature


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2012 01 Surya Haya

Par Frédéric Guilleray

SURYA HAYA
 
« Si tu veux être heureux une heure, bois un verre ; si tu veux être heureux un jour, tue ton cochon ; si tu veux être heureux une semaine, fais un beau voyage ; si tu veux être heureux un an, marie-toi ; si tu veux être heureux toute ta vie, fais-toi jardinier. »
Proverbe chinois
 
L’heure du Tigre[1] venait de sonner et l’éclat de la faucille laiteuse qui découpait les nuages du ciel d’hiver ne permettait pas de discerner les ombres nocturnes. L’une d’entre elles, sans un bruit, glissait le long du mur nord du Palais de la Nourriture de l’Esprit. Elle traversa la route occidentale et pénétra dans la cour intérieure du Palais de l’Eternel Printemps, une des résidences des concubines impériales. Lorsqu’elle franchit la porte aux Hérons, les flammes vacillantes des lampions grenat déchirèrent les ténèbres et révélèrent un visage voilé où les yeux, deux puits d’ébène ourlés de khôl, brillaient d’un sombre éclat.
Elle serrait contre elle une écharpe de soie mordorée contenant des pétales de Surya Haya[2] qu’elle venait de voler.
« Maîtresse Wan ! »
La femme sursauta et se réfugia derrière un pilier.
« C’est moi, Jin… »
« Xuuuu[3] petit eunuque ! » siffla-t-elle rassurée en lui faisant signe d’approcher. « Prends-ça ! » Elle lui tendit son écharpe. « Tu dois les réduire en poudre fine et veiller à ne perdre aucune goutte de suc. Et il est préférable d’utiliser un dragon noir[4] pour masquer le goût floral du Surya. »
Le jeune eunuque entrouvrit les pans de l’écharpe afin de vérifier la qualité des pétales.
« Li Mei doit l’absorber avant la lune ronde ! »
Il hocha la tête en contemplant les fleurs-soleil aux couleurs vives.
« Disparaît maintenant ! »
Wan attendit d’être seule avant de remettre un peu d’ordre à sa lourde coiffure décorée de jade. Elle replaça une aiguille de nacre et porta la main à son cou.
Rien sur son collier !
Le sang colora aussitôt ses joues.
Perdue ?
Elle ressortit dans la cour précipitamment.
Mère la Lune n’éclairait que faiblement les pavés froids du parvis du Palais et les lampions ne diffusaient qu’une pâle lueur ; une lumière bien peu diffuse pour retrouver un objet égaré. Fort heureusement, un éclat d’argent renvoya aux yeux affolés de Wan les quelques rayons lunaires, comme si une étoile filante était tombée dans la cour. Elle se précipita sans précaution et ramassa le petit bijou d’orfèvre : la clé était d’argent ciselée d’or et des émeraudes sertissaient la tige sur toute sa longueur. L’anneau destiné à la prise en main formait une fleur en dentelle de métal.
Wan raccorda la clé à son bijou de perles rondes en cloisonné.
Elle recommença à respirer normalement.
Comment aurait-elle fait en ayant égaré cette clé ?
Sans un regard autour, elle regagna ses appartements.
Au coin de l’esplanade, derrière une statue de phénix, symbole de l’Impératrice, une silhouette encapuchonnée n’avait rien perdu du spectacle.
 
« Li Mei a perdu son enfant » annonça la dame de compagnie en passant un peigne en bois de buis dans la chevelure soyeuse de sa maîtresse.
Wan fit mine de sursauter et porta le dos de sa main sur son front. « Quelle horreur ! L’Empereur doit être fou de chagrin ! »
Chenghua, huitième empereur de la dynastie Ming, ne parvenait mystérieusement pas à enfanter malgré les très nombreuses concubines qui vivaient dans les six Palais de l’Ouest et les six Palais de l’Est. Les rumeurs d’infertilité allaient bon train dans les couloirs de la Cité Interdite. Toutes les concubines impériales conspiraient avec l’aide des eunuques pour gagner la couche de l’Empereur, espérant porter le fruit qui les élèverait au-dessus de toutes. Wan ne faisait pas exception. Elle saisit un flacon de verre et déposa quelques gouttes de son contenu sur ses doigts.
« Tu feras une offrande à la Vieille-Dame d’Occident, la gardienne du jardin d’immortalité. »
L’odeur épaisse du santal pourpre s’éleva entre les deux femmes.
« Que dois-je demander à la Reine-Mère aïeule ? »
« D’accompagner l’âme de l’enfant qui n’est pas venu et de préserver la fertilité de la mère. »
La dame de compagnie suspendit son geste, surprise. « Fertilité pour la mère ? »
Dans le miroir décoré de grues cendrées, Wan désigna le paravent de bois qui fermait sa petite chambre, puis son oreille droite. Le geste était éloquent : rien ne demeurait secret dans le palais.
« J’achèterai des fleurs et de l’encens au marché demain et au retour je… »
Un léger grattement derrière le paravent fit taire la dame. Wan reposa le flacon.
« Maîtresse ? »
La voix était familière.
« Que veux-tu Jin ? »
« Le Fils du Ciel te fait mander ! »
La dame de compagnie battit des mains.
L’eunuque, toujours agenouillé derrière le paravent, fit glisser un parchemin à travers une fente des panneaux.
« Il t’attend dans la Salle des Trois Raretés du Palais de la Nourriture de l’Esprit. Hâte-toi, j’ai fait en sorte qu’aucune autre concubine ne soit invitée pour la nuit. »
« Merci Jin ! »
Les mains ridées, mais expertes, de sa dame de compagnie se mirent soudainement à virevolter tout autour d’elle comme des papillons de nuit. Ses cheveux de jais se retrouvèrent habilement liés, surmontés de deux broches animales, parfumés d’osmanthus[5]. La tunique bleu azur décorée de multiple lotus lilas se referma de telle sorte que la nuque de Wan fut mise en valeur, malgré le col croisé qui grimpait haut dans le cou. Le rabat du tissu sur le côté droit donna l’illusion d’une cascade d’eau scintillante plongeant dans un lac dessiné sur la ceinture nouée autour de la taille.
Wan se saisit d’un coffre contenant de nombreuses graines rouges. Elle en préleva quelques-unes.
« Est-ce de la Schisandra Maîtresse ? »
« Oui, les graines aux cinq saveurs ! » confirma Wan en portant machinalement la main à la clé qui ne quittait pas son collier de perles. « Elles renforcent le qi, fortifient le yin[6] et stimulent l’essence mâle ! »
La dame de compagnie gloussa. « Chez moi, on dit qu’elles stimulent les cinq sens et qu’un homme en ayant consommé peut posséder dix femmes pendant cent nuits ! »
Wan esquissa un sourire. Le puissant effet aphrodisiaque devrait permettre au jeune Empereur de lui faire plusieurs fois l’amour. Jin avait bien œuvré pour que le Fils du Ciel la convoque alors qu’elle était fertile. Elle se contempla et, bien qu’elle eût deux fois neuf ans de plus que l’Empereur, fut sans crainte sur sa beauté.
Une fois prête, elle se précipita pour ne pas faire attendre celui qu’elle souhaitait ardemment pour futur époux.
 
« La lune a encore grandi et mon sang a de nouveau coulé » se lamenta Wan.
La nuit torride qu’elle avait passée avec l’Empereur n’avait pas suffi. C’était pourtant la septième en moins d’un an. Elle commençait à douter de sa propre fertilité.
« Pourtant, il n’est pas stérile Maîtresse. Li Mei est de nouveau grosse » précisa Jin dans un souffle.
« Peut-être que vous n’êtes pas compatibles » suggéra la dame de compagnie. « Votre Yin et votre Yang ne peuvent enfanter. »
Wan soupira. Si c’était le cas, elle n’avait aucune chance de quitter ce Palais.
A l’aide de son index, Jin dessina dans sa paume un soleil.
Oui, évidemment, il lui faudra de la Surya Haya pour Li Mei, pensa Wan.
Elle acquiesça et retroussa ses lèvres pour imiter le grognement d’un félin, signifiant ainsi à son eunuque de la retrouver à l’heure du Tigre la prochaine nuit.
Jin s’inclina et prit congé.
« Je ferai en sorte que nos semences s’unissent comme le taiji[7], crois-moi ! » répondit la concubine à sa dame. « Et j’enfanterai d’un Fils du Ciel ! »
 
L’heure du Bœuf[8] touchait à sa fin lorsqu’une ombre se faufila entre les murs des six Palais de l’ouest, traversant de nombreuses arches et de nombreux ponts. Elle ne s’arrêta qu’au bout d’un long couloir oublié dans les tréfonds de la Cité Interdite, face à une grille en fer forgé fermée par un cadenas décoré de fleurs en métal. L’ombre écarta les pans de son col et se saisit de la clé qui pendait à son collier. Sans un bruit, elle ouvrit la grille et s’enfonça dans la pénombre, jusqu’à surgir dans une cour fermée entourée de hauts murs blancs. Totalement isolé du regard, perdu dans les innombrables coins et recoins de la Cité, un pavillon offrait ses multiples trésors végétaux.
L’ombre s’avança sans crainte sur le chemin tortueux qui sillonnait entre les bosquets en fleurs. Les quatre fleurs de Junzi dominaient : orchidée, chrysanthème, bambou et prunier. Le long des murs, des pins, associés à la sagesse, élevaient leurs branches épineuses. Des pivoines et des lotus, symboles de pureté, fleurissaient le long du chemin. Les senteurs se mêlaient sans pour autant étouffer le visiteur.
Wan adorait cet endroit magique qu’elle avait découvert par hasard en flânant dans la vieille bibliothèque du Palais de la Nourriture de l’Esprit. Un ancien plan faisait mention de ce pavillon mais nul ne semblait en connaître l’existence. Après de nombreuses nuits à fouiller, elle avait réussi à en dénicher l’entrée. Jin avait ensuite fait tout son possible pour se procurer une clé passe-partout qu’il avait décorée avec goût par pure dévotion. Elle avait alors doucement apprivoisé les nombreuses plantes qui prospéraient entre ces murs : Surya Haya, Schisandra, pavot, ginseng et de nombreuses autres plantes médicinales plus ou moins dangereuses. Cette découverte avait fait pencher le jeu des complots en sa faveur.
Elle s’arrêta devant le bosquet des fleurs-soleil afin de faire un nouveau prélèvement. C’est à ce moment-là qu’elle aperçut le jeune homme.
Elle poussa un cri aigu et s’en voulu aussitôt. Jin n’était pas là pour la défendre.
« Qui es-tu ? Comment es-tu entré ici ? » arriva-t-elle à dire sans montrer sa peur.
Il était jeune, aussi jeune que l’Empereur, mais beaucoup plus beau. Son visage avait la rondeur d’une pleine lune mais exprimait une douce virilité ; virilité trop marquée pour qu’il puisse s’agir d’un eunuque.
Wan recula. Les vêtements du visiteur étaient peu luxueux.
« Tu risques ta vie ici… » murmura-t-elle.
« Je sais mais je suis ici pour en sauver une ! » Sa voix était grave, sans aucune crainte. Pourtant, la peine de mort était le seul châtiment pour qui osait pénétrer dans la cour intérieure de la Cité Interdite[9].
« Ta dame de compagnie a vanté ta connaissance des plantes de nombreuses fois au marché. J’ai donc pris le risque de te suivre il y a plusieurs lunes et c’est ainsi que j’ai découvert ce trésor secret. »
Il désigna un bosquet d’arbres aux mille écus.
« Du Yinxing[10] ? »
Wan chercha dans sa mémoire les vertus de cette plante.
« Ma mère a du vent dans les poumons[11] et seul le Yinxing peut l’apaiser et lui permettre de ne pas succomber à sa maladie. Je viens régulièrement en prélever dans ton jardin. »
La concubine hocha la tête, compréhensive. Elle se rapprocha du jeune homme.
« Quel est ton nom ? »
« Je m’appelle Bao, ma Dame ! »
Une idée germait dans la tête de Wan.
Elle caressa ses joues lisses. Il ne devait pas avoir vingt printemps.
« Me trouves-tu désirable, Bao ? »
Elle vit le visage du jeune homme s’empourprer.
« Tu éclipses Chang’e[12] dans son palais de jade, ma Dame ! »
Wan apprécia le compliment et passa son index droit sur les lèvres charnues du voleur.
Cela faisait un mois très exactement que l’Empereur l’avait appelée dans sa couche. Tout en parlant, elle avait écrasé une baie de Schisandra dans sa main droite.
S’il trouva un goût étrange au doigt de la concubine, Bao ne laissa rien paraître.
« Sois mon Wugang[13] pour cette nuit ! »
L’esprit emporté par les graines aux cinq saveurs, Bao ne put résister à la beauté vénéneuse de la concubine. Lorsqu’elle posa ses lèvres sur les siennes, il sentit comme un goût d’abricot l’emporter.
 
La Cité Interdite était en liesse. Le Fils du Ciel allait prendre pour épouse une de ses concubines favorites, l’éblouissante Wan dont le ventre s’était arrondi depuis plusieurs mois, depuis bien plus longtemps que n’importe quelle autre concubine. Selon les astrologues du Palais, elle attendait un fils qui régnerait de nombreuses décennies.
Les milliers d’eunuques et les centaines de concubines enrageaient en silence de n’avoir triomphé à la place de Wan. Celle-ci avait déménagé dans le Palais de l’Elégance Accumulée, le plus grand des six Palais de l’Ouest, le plus prestigieux.
« Le Fils du Ciel te fait porter ces fruits Maîtresse » dit un jeune eunuque de sa voix frêle en déposant le panier de longyans épluchés[14] sur la table en acajou. Jin lui manquait, mais il était très impliqué dans l’organisation du cérémonial avec le Ministre des Rites et de l’Intendance de la cour.
Wan saisit délicatement un œil de dragon et le porta à sa bouche, savourant sa victoire autant que la pulpe très sucrée du fruit. Elle avait réussi à s’élever au-dessus de toutes et s’apprêter à régner sur l’Empire du Milieu. Elle passa sa main sur son ventre rond, réfléchissant au prénom de son futur fils.
Elle sentit d’un coup fleurir sur sa langue le goût marqué du Surya Haya…


[1] Heure du Tigre (Yin) : de 3 à 5h du matin.
[2] Surya Haya : « semblable au soleil », mot sanscrit désignant la fleur de Calotropis gigantea
[3] Xu : chut en chinois.
[4] Oolong : « dragon noir » en mandarin est un qualificatif pour un thé noir. Le terme dragon noir désigne ainsi ici des feuilles de thé oolong.
[5] Osmanthus : olivier de Chine, à l’odeur fleurie et fruitée pouvant rappeler l’abricot.
[6] Qi : énergie de vie. Yin : représente la part féminine de la nature, à l’opposition du Yang qui représente la part masculine de la nature.
[7] Taiji : symbole du Yin et du Yang.
[8] Heure du Bœuf (chou) : de 1h à 3h du matin, précède l’heure du Tigre.
[9] La Cité Interdite était divisée en deux grands ensembles : la cour extérieur au sud qui constituait la partie officielle de la Cité et la cour intérieure au nord, destinée aux logements de l’Empereur, de la famille impériale et des concubines.
[10] Yinxing : Ginkgo biloba, seule espèce actuelle de la plus ancienne famille d’arbres connue.
[11] Vent dans les poumons : asthme.
[12] Chang’e : le taoïsme la considère comme la déesse de la lune, le Yin suprême.
[13] Wugang : apprenti immortel, il est le seul compagnon humain de Chang’e.

[14] Longyan (longane en français) signifie œil de dragon. C’est un fruit très proche du litchi.Entrez le nouveau texte ici. Vous pouvez effectuer un copier/coller depuis Word.