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Littérature


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2011 01 Les soleils d'Amélie

Par MarieChantal Visetti

Les soleils d'Amélie

Penchée sur la vitrine, Amélie scrute à travers son reflet l’intérieur du magasin. La boutique paraît déserte et soulagée, la petite y pénètre sans plus d'hésitation. Au fond, la porte de la réserve est entrebâillée, et le vieux marchand invisible. Elle pourra détailler tranquillement les fusées et autres feux d’artifices rangés sous la poussière des étagères.

La Petite Amélie progresse dans les allées étroites du magasin, sans s'attarder devant le rayon des pétards. Elle aime l'odeur de souffre que dégage leur fumée quand ils ont éclaté, mais déteste leurs détonations qui la font toujours sursauter. Plus loin sont alignées des boites de fusées aux trainées multicolores ou aux nuées d'étoiles crépitantes. Elle ralentit devant les chandelles aux pluies de paillettes dorées, se faufile entre les lampions aux reflets multiples et colorés. Au fond du magasin, dans une pagaille de boites poussiéreuses, des étiquettes décrivent des gerbes ascendantes, crépitantes, aux séquences multiples de bruits et de couleurs.

"Pourquoi pas un volcan à la flamme rouge ou même une fontaine d'argent ?" pense-t-elle. Elle imagine des traînées lumineuses, leur éclat de diamant, puis une comète rouge traversant le ciel comme un jet de feu, illuminant maisons et jardins autour d'elle.

Tous les ans c'est le même souci : elle a pris l'habitude de fêter la nouvelle année par un jeu magique de lumière et de couleurs. Elle aime le spectacle de la nuit qui soudain s’illumine. Juste avant minuit, dans la froide obscurité du jardin, elle allume la mèche d'une fusée ou d'une chandelle qu’elle a soigneusement choisie. Pourtant, tous les ans elle connait les mêmes hésitations, suivies des mêmes regrets. Elle a beau étudier chacun des effets décrits sur les boites d'artifices, leur couleur, leur hauteur, leur temps de lumière, toujours il lui est difficile de se décider. Elle aimerait prolonger le spectacle, multiplier ces accessoires de lumière. Mais son budget modeste finit toujours par l'emporter et elle repart avec quelques secondes seulement d’embrasement. Immanquablement, la féérie qui baigne les yeux d'Amélie s'éteint avant la fin des douze coups de minuit, avant même le début de la nouvelle année. Dans l'ombre du jardin, elle entend alors éclater les pétards des fêtes alentour, et klaxonner tous ceux qui partent plus loin continuer la nuit.

Après avoir erré un long moment dans la poussière et l'odeur de soufre, Amélie a presque fait son choix. Elle abandonne le fumigène vert qui l'avait tentée l'année précédente et considère les deux objets qu'elle tient encore : l'un promet cinquante secondes d'une gerbe de feu, l’autre un halo rouge pouvant atteindre plusieurs mètres de hauteur.

" Je dois me décider", pense Amélie, "sinon c'est dans cette boutique que je vais passer le réveillon".

Sans les conseils du vieux commerçant, elle n'arrivera pas à se déterminer. Alors pour attirer son attention, elle se racle la gorge, discrètement d'abord puis s'enhardit et tousse plus fort. Mais le marchand que l'âge a rendu sourd, n'entend rien. Amélie joue avec la porte du magasin, fait retentir la clochette qui s'y trouve fixée. Enfin les grelots font sortir M Fernand de son arrière boutique.

"Mais c'est la petite Amélie", s'exclame t-il. Habitué au rituel de chaque fin d'année, il devine immédiatement ce qu'elle recherche. "Approche" enchaîne t-il, "j'ai gardé pour toi un paquet qui va t'intéresser" Il lui tend une grande boite au carton coloré ; collée sur le côté, une étiquette annonce : Une fontaine d'argent, un volcan rouge, une chandelle à paillettes d'or et encore en dessous : échantillon-test. Ne peut être vendu. "C'est pour toi Amélie ; ce sera mon cadeau d’adieu ; la boutique est vendue, je prends ma retraite ".

Amélie s'empare timidement du carton, en étudie les images. Ravie elle sourit avec coquetterie, sans montrer qu'une de ses dents est tombée.

La nuit est arrivée, quand tenant son paquet contre elle, elle sort du magasin. Monsieur Fernand a ajouté un grattoir et trois longues allumettes dorées pour lui éviter de se brûler les doigts.

Amélie marche prudemment sur les trottoirs glacés, observe les fenêtres des maisons du quartier. Quand les rideaux sont ouverts, elle aperçoit les lumières des sapins, les gens qui s'affairent dans leur cuisine, les enfants penchés sur leurs jeux. Elle longe les dernières rues obscures, et s'engage dans l’impasse menant à son portail. Amélie connait toutes les pierres du jardin ; elle sait dans quels creux du terrain le froid vient déposer la glace. Elle sait, quand la pierre se réchauffe, où vont se former les lacs : ces petites flaques d'eau claire où vient boire Noisette le chat des voisins. Elle a longtemps joué à y noyer les fourmis puis à les sauver avec une herbe sèche. Amélie ne voit pas que dans le jardin sombre, la branche morte du cerisier s'est brisée, celle qui toujours a porté les fruits les plus rouges. Amélie trébuche et tombe. Le paquet s'échappe de ses mains tandis qu'elle s’affale. Sa tête rebondit sur la terre gelée, la douleur traverse son front et elle perd connaissance.

Longtemps après, Amélie reprend conscience : au loin son frère joue de la trompette ; les notes montent et descendent le long de la gamme qu'il répète. Puis la musique s’emmêle, la mélodie se fait insistante, lancinante, douloureuse. Elle n'entend plus qu'une note, toujours la même. Amélie ouvre les yeux, frotte ses cils collés par le sang. Son frère a cessé de jouer. Malgré le mal qui traverse sa tête, Amélie comprend que ce n'est qu'un concert de klaxons et qu'elle est seule, allongée dans la nuit. Elle tire son manteau sur sa nuque. Elle a froid et ses membres fatigués et gourds ne peuvent la relever. Le givre continue à tomber. Mais la petite n'est pas douillette, elle veut se redresser.

"Encore un peu " pense t-elle "et j'aurai retrouvé mes forces." Elle referme les yeux. Derrière ses paupières sa mère lui tend un livre ; ce livre lourd, aux illustrations sombres, qui récompensait son premier prix ; un livre de contes étranges ou tristes. Elle s'est forcée à le lire, elle a fait semblant de l'aimer. Jamais elle n'a osé avouer à sa mère combien elle redoutait la noirceur de ces histoires, qu’elle déteste encore et pour toujours. Amélie revoit cette petite marchande d’allumettes, sa vie misérable, son destin pathétique ; cette enfant qui l'entrainait dans sa solitude et n'éveillait rien d'autre que la peur et la pitié.

Des coups de klaxons encore, la tirent de sa somnolence, la ramènent à la nuit. Elle ne sent plus ses jambes raidies par le froid, étend à grand peine ses bras. Amélie n'a pas oublié son paquet. A tâtons elle le cherche, le tire vers elle. De ses doigts gelés, elle déchire le papier pour en sortir une fusée. Elle frotte la première allumette, une fois, deux fois, dix fois, puis enfin enflamme la mèche. Une explosion de lumière transperce l'obscurité et dans la trainée lumineuse, mille paillettes d'or viennent éclairer Amélie.

La neige qui commence à la recouvrir renvoie comme un miroir les éclairs de lumière. Amélie et sa mère poussent la porte de la boulangerie. Chaque matin elles s'y arrêtent acheter le pain pour la cantine. Un petit pain, aux deux croutons dorés, que sa mère range avec soin dans le sac rose, avec la serviette de table. A l'école quand vient l'heure du déjeuner, Amélie n'a jamais envie de manger ce pain. Chaque jour, sa mère espère qu'elle le goûtera. Mais le soir Amélie le rapporte à la maison, désolée de ne pas l'avoir entamé. Pourtant le lendemain, toujours elles s'arrêtent à la boulangerie. Et tandis que les paillettes crépitent en retombant dans le jardin, par la porte entr'ouverte monte la chaleur du fournil. Amélie serre contre elle le sac au petit pain chaud et la main de sa maman.

"Ta petite main est chaude", lui dit sa mère, "j'aime quand elle réchauffe la mienne" Et Amélie fière, lui serre doucement les doigts en marchant vers l'école.

Quelques secondes encore de poussière magique et Amélie grelotte. Elle cherche la main qui l'a lâchée, ne trouve que le paquet des fusées. Elle craque la deuxième allumette qui vient brûler ses doigts. Et quand elle allume la mèche du volcan, une lueur rouge vient la recouvrir. La veilleuse du compartiment entoure d'un halo doux les petites filles qui s'endorment. Amélie et sa classe rentrent d'un séjour à la montagne. Sa tête lourde lui fait mal. Elle ferme les yeux et sent sur son front chaud la main de sa maitresse. "Amélie a de la fièvre " dit la voix de celle ci. Doucement elle cale la tête de la fillette sur ses genoux, lui allonge les jambes sur la banquette. Amélie laisse aller son visage contre les bras qui la tiennent et la garde des cauchemars. Le train balance et la berce. Le rythme du wagon s'inscrit comme une musique, au rang des souvenirs. Bien plus tard, certains jours de peine ou de solitude, sa mémoire lui renverra, au bout de la nuit, au détour d'un rêve, l'ombre des bras qui l'ont portée. Juste à la sortie du tunnel, le volcan finit de brûler. Dans ses mâchoires que le froid paralyse, les dents d'Amélie ne peuvent plus claquer. Sa mère de nouveau tend le livre détesté. Sur la page illustrée, Amélie se reconnaît : près de l'enfant aux allumettes, penchée sur son paquet, elle sort la dernière des fusées. La troisième allumette l'enflamme en cascade lumineuse et une nuée d’argent réchauffe l'air, le givre, la neige et les songes d'Amélie.

La chaleur du wagon détend son corps engourdi ; le front contre la vitre, elle regarde les paillettes lumineuses tourner dans les tunnels du métro. Le vertige lui fait fermer les yeux ; elle glisse le long de la porte, veut se coucher par terre, pas longtemps, juste pour reposer ses jambes molles. Elle ne sait pas qu'elle va tomber. Ce sont les bras de son père qui la retiennent, la soulèvent et la portent sur le quai : Amélie s'est évanouie, il n'y aura pas de sortie. De retour à la maison, elle sent la main fraiche de sa mère lisser doucement ses cheveux ; patiemment elle repousse chacune des mèches collées à son front moite, les ramènent délicatement derrière son oreille. L'enfant voudrait que l'instant ne change plus jamais. Malgré le mal de tête, elle savoure la présence de sa mère, la douceur de sa caresse et le long tête à tête. Sous la lumière diffuse de l'abat-jour, sa fièvre comme un trésor rayonne. Et bercée par l'ennui et la songerie de sa mère, elle finit par s'endormir.

Amélie se coule dans la chaleur des chagrins anciens. A travers ses paupières, la fontaine argentée éclaire ses souvenirs. Recroquevillée dans la neige, Amélie entame le précieux voyage, elle quitte la solitude glacée où elle n'a personne à retrouver ; elle retourne aux chagrins jamais consolés, à l'infini des regrets. Elle se moque d'être aussi seule que la petite marchande d'allumettes, aussi misérable qu'elle l'a toujours jugée. Au dessus d'elle, la nuit n'en finit plus de briller. Et pour la première fois, quand sonnent les douze coups de minuit, la fête d'Amélie vient à peine de commencer. C'est elle que l'année vient célébrer, pour elle que les soleils vont se lever. Dans la chaleur d'un lieu qui n'existe pas, elle reconnaît les douceurs nécessaires, les tendresses qui consolent, le repos éphémère des bras qui viennent l'entourer. Elle retrouve les souvenirs qui l'ont précédée, ceux qu'elle croyait perdus ou effacés. Elle invite détresse ou lassitude ; elle les tire de ses pensées, de sa mémoire et de l'oubli. Couchée dans une douceur impalpable, elle confie ses abandons, les émotions ravalées, l’indicible solitude qui l'a souvent accompagnée. Et pendant que le froid vient l'emporter, elle triomphe sous ces nouveaux soleils, de la nuit et du temps passé.

Tôt ce premier janvier, les éboueurs l'ont trouvée ; celle qu'on a toujours surnommée "la petite", est allongée sous le givre qu'un soleil pâle fait scintiller. Le corps abandonné ressemble à celui d'un enfant endormi. Les hommes penchent leurs visages fatigués, chiffonnés, pas rasés, sur la vieille femme. Ils reconnaissent Amélie, sa silhouette frêle déformée par les années. Un homme soulève le corps léger et sans vie. Un autre essuie la neige qui a figé le sourire, lissé les traits ridés ; il repousse les cheveux blancs collés sur la plaie. Puis il ouvre doucement la main d'Amélie, desserre les doigts fermés sur de fines tiges de bois, des bâtonnets à l'extrémité colorée ; trois longues allumettes dorées, qu'Amélie n'a pas enflammées. 6