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Littérature


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2010 01 Epitaphe

Par François Nanquette

Epitaphe
 
L’épitaphe disait en anglais :« C’est lui qui a voulu que ces mots soient gravés ici :Pour toujours, j’appartiens à ma seule vraie patrie »
Comme chaque fois que je rendais visite à sa tombe, dans le petit cimetière de
Carnoustie battu par le vent à quelques miles de Dundee au bord de la Mer du Nord, je
déposais sur la pierre blanche un chardon. Un chardon, parce que cette herbe folle est
l’emblème de l’Ecosse et que je n’ai jamais connu quelqu’un de plus totalement, de plus
irrémédiablement écossais que Ian MacIntyre. C’était bien de lui cette épitaphe ! Lui qui
avait passé l’essentiel de sa vie à servir la Couronne, et qui n’avait pu se priver du
plaisir posthume de proclamer qu’avant d’être britannique, il était avant tout écossais. Je
me souviens encore parfaitement de ma première rencontre avec Ian. C’était à
l’occasion d’un de mes voyages d’affaires en Angleterre, à l’époque bénie du swinging
London où j’allais souvent pour la boîte qui m’employait, une société qui avait des
velléités d’implantation outre-Manche pour être plus proche de ses marchés peu
avouables et entourés de secret : les missiles. Ian était la parfaite représentation du
militaire britannique : grand, des moustaches en crocs, un port de tête raide mais, en
permanence une étincelle d’humour britannique dans ses yeux bleus. Il était consultant
dans une société qui était sensée recruter le directeur ad-hoc pour notre filiale anglaise.
C’était un grand classique en Grande-Bretagne ; les officiers supérieurs en retraite,
trouvaient des emplois dans des fonctions de cadres d’entreprises plus ou moins en
rapport avec l’armement. Les relations de Ian par le biais de son club, l’avait amené à se
voir proposer une variante à cet avenir tout tracé, celle du conseil très spécialisé en
ressources humaines. Lors de notre premier contact, à Londres, là où il travaillait et
vivait, son efficacité m’avait impressionné et surpris. J’étais habitué à rencontrer ses
homologues français qui cultivaient le genre « psy inspiré ». Ian avait lui une
conception différente du recrutement, une conception très militaire. Pour le candidat, ce
devait être un parcours du combattant et seuls les meilleurs arriveraient à la sélection
finale. Pour ne pas être influencé par un curriculum vitæ bien tourné ou une photo
flatteuse, la première chose qu’il faisait était de jeter l’un et l’autre et de faire remplir au
candidat un questionnaire au débotté après l’avoir photographié avec un Polaroid. Les
dossiers présentés au futur employeur que je représentais étaient donc tous similaires et
tous agrémentés d’une photo qui évoquait plus un repris de justice qu’un postulant pour
une fonction de cadre supérieur. Ian m’avait emmené au Bull and Frog un pub près de
Whitehall, dont paraît-il Churchill était un client assidu ; une photo le montrait au bar
un verre de cognac à la main. D’autres politiciens, d’Harold MacMillan à Edward Heath
avaient suivi son exemple et leur image, avec pour arrière plan, le bar tapissaient les
murs. Le ministère de la guerre était tout proche et Ian semblait connaître tous les
fonctionnaires, pour la plupart des militaires, qui se bousculaient dans une salle étroite
pour prendre leur lunch. C’est là qu’il m’avait exposé sa méthode de recrutement après
avoir posé deux pints de stout sur une table. Ensuite, nous étions retournés à son bureau
pour voir ensemble les dossiers et préparer les premières interviews qui auraient lieu la
semaine suivante. Apprenant que j’étais seul le soir à l’hôtel, Ian m’invita d’abord chez
lui pour prendre un whisky, un vrai, un pur malt des Highlands. Il habitait, au premier
étage d’une rue proche de Regent’sPark un appartement encombré de trophées africains
et de photos en noir et blanc de groupes de militaires avec pour arrière-plan des
paysages exotiques. Puis il m’emmena dîner dans le restaurant où il avait ses habitudes.
Il me raconta alors sa vie. Fils de Scottish Guard, il était inconcevable qu’il ne suive pas
l’exemple de son père pour, peut-être lui aussi un jour assurer la garde à Balmoral, la
résidence d’été écossaise de la Reine. Après Oxford, il était donc devenu Guard pour
Elisabeth et pour l’Angleterre. Il avait baroudé au Nigeria, en Rhodésie ; il avait aussi
connu des garnisons plus reposantes comme les Bermudes, puis il était revenu dans les
Iles britanniques pour assurer le maintien de l’ordre à Belfast et à Derry. Il en était très
fier, me disant que si l’armée britannique n’avait pas été là, la situation aurait été pire
encore. Je compris cependant qu’il n’avait pas insisté pour prolonger son temps et qu’il
s’était fait assez facilement à l’idée d’être retraité. Ian m’avait tout de suite été
sympathique et cela avait été réciproque. Il me rudoyait en me soupçonnant d’être à
peine civilisé car je ne jouais ni au golf, ni au fléchettes. Au moins, je savais boire une
pinte de bière et même deux ou trois ce qui remontait un peu ma cote. Au fil de mes
séjours en Grande Bretagne, nous avons passé de nombreuses soirées ensemble dans le
petit appartement de Regent’s Park. J’ai su qu’il était assez seul. Il avait divorcé depuis
longtemps et son fils unique s’était enrôlé. Dans les Scott Guards bien sûr. Sa famille,
c’était plutôt ses amis, des militaires en activité ou en retraite qu’il rencontrait dans son
club à Londres près des ministères.
 
 
C’est en vacances en Autriche avec quelques uns de ces amis, que Ian avait disparu. Au
sens propre du terme. Il aimait la montagne et ne passait ses vacances qu’avec un sac à
dos et des chaussures de randonnée. Le mauvais temps avait surpris le groupe en
altitude. En quelques minutes, le ciel s’était couvert, le vent avait monté. La neige leur
brûlait le visage et les obligeait à fermer les yeux. Pliés en deux, se battant contre les
rafales, ils avaient mis des heures à rejoindre le dernier gîte d’étape rencontré sur le
trajet. Et là, ils s’étaient comptés. Ian MacIntyre manquait. Un groupe de trois était sorti
et l’avait cherché sans succès. Ils s’étaient relayés tard dans la nuit ; ni les secours le
lendemain, ni l’hélicoptère quand le soleil était revenu, n’avaient rien trouvé. La
conclusion des gendarmes fut qu’il était tombé dans un ravin ou une crevasse et que son
corps ne réapparaîtrait que des mois ou, comme cela arrive parfois, des années plus tard.
Les amis de Ian avaient écourté leurs vacances et avaient tiré au sort celui qui
téléphonerait à David pour lui annoncer que son père était mort. A Carnoustie, la tombe
était donc vide et c’est peut-être pourquoi la cérémonie célébrée par le pasteur
presbytérien resta un de mes souvenirs les plus poignants. La perte de Ian me pesait. A
chaque fois qu’un de mes voyages en Angleterre me le permettait, je prenais un avion
pour Edimbourg pour lui rendre visite au cimetière et déposer, toujours ému, un chardon
sur sa stèle.
 
 
C’était une autre décade et ma société s’intéressait maintenant à l’Est. La guerre froide
battait son plein, mais l’incidence était favorable pour les entreprises européennes ;
l’URSS et ses satellites cherchaient désespérément à rattraper leur retard technologique
sur les USA. L’Europe, alliée officielle de l’Amérique dans l’embargo à l’encontre des
Soviétiques se laissait aller au compte-goutte à quelques assouplissements au nom de
l’intérêt bien compris du commerce. Je me rendis dans des villes pour moi inconnues
jusque là : Prague, Budapest, Moscou, et j’y découvris à la fois la tristesse et la pauvreté
de pays qui semblaient tout juste sortis de la guerre et la richesse extraordinaire des
musées. Lors de mon premier séjour à Leningrad, la ville était sous la neige. Pour
quitter le grand hôtel situé au bord de la Baltique et visiter le centre, je dus accepter
d’être embrigadé dans un groupe et promené dans un autocar qui semblait dater des
années cinquante. C’est de ses vitres que je vis la perspective Nevski et les quais de la
Neva, aucun arrêt n’étant prévu au programme avant le Palais d’Hiver. Pendant la visite
de l’Hermitage et de ses kilomètres de salles qui semblaient contenir tous les tableaux
d’Europe, je réussis enfin à m’échapper du groupe pour apprécier les toiles à mon
rythme. C’est dans la section un peu sombre des Rembrandt où je reculais pour mieux
voir dans son ensemble « Le Fils Prodigue » que je heurtais un officier de l’Armée
Rouge, à moins qu’il ne fût du KGB, je n’ai jamais été très fort dans les uniformes
soviétiques ; en tout cas, je remarquais sa triple rangée de décorations. Il s’excusa et
s’inclina un peu raide, puis recula vers le couloir et repartit d’où il était venu en
allongeant le pas. J’eus un choc, cet officier ressemblait tellement à Ian MacIntyre avec
quelques années de plus ! Jusqu’aux moustaches relevées tellement peu soviétiques ! Je
pris la même direction et ne le voyant déjà plus, me mis à courir pour le rattraper. Dans
un pays aussi contraint que l’était l’URSS à l’époque, mon attitude eut sa conséquence
logique : je fus rapidement stoppé par deux miliciens qui me ceinturèrent. J’essayais
péniblement de me faire comprendre sans aucun succès lorsque des ordres brefs en
russe firent taire les miliciens, l’officier était devant moi. Je m’étais trompé, ces traits
sévères n’appartenaient pas à Ian. Mais il s’adressa à moi en anglais sans aucun autre
accent qu’une pointe de rocaille des Highlands. C’était lui ! Mais toute affabilité, tout
humour avaient disparu pour ne laisser sur son visage qu’une expression de dureté. Il n’y
eut aucun préliminaire, juste quelques phrases sèches pour aller à l’essentiel.
« Je ne suis pas heureux de te revoir. Cela aurait mieux valu pour toi que tu me croies
mort.
Tu n’as pas oublié les soirées où nous buvions du whisky ? Tu étais très bavard, tu m’as
dit beaucoup de choses utiles sur tes missiles. »
C’était vrai. Plusieurs fois le matin, la tête lourde et j’avais ressenti une sensation de
malaise aux questions que m’avait posées Ian la nuit précédente. J’avais même envisagé
d’en parler à mon boss sans arriver à me décider. Insensiblement, j’étais parvenu un
jour à un stade où il était évident que tout cela avait été trop loin pour encore pouvoir
aborder le sujet.
« Est-ce que tu crois que ton patron apprécierait de savoir tous les services que tu m’as
rendus ? Et le contre-espionnage de ton pays, tu crois qu’il ne s’intéressera pas à toi si
une fuite le met sur la voie ?
Alors, tu oublies que tu m’as rencontré ! Et comme je veux être sûr que la mémoire ne
te reviendra pas une fois rentré, tu continueras à me rendre quelques services. Pas à moi
directement bien sûr, mais à quelqu’un qui prendra contact avec toi à Paris.»
Je n’avais rien à répondre, trop secoué que j’étais par l’apparition de ce fantôme. Les
miliciens prirent mes papiers dans ma veste et les examinèrent longuement. Lorsqu’il
mes les rendirent et me libérèrent enfin, Ian n’était plus là.
Pendant le vol de retour, je réalisais que tout cela était finalement totalement
vraisemblable. Depuis quelques années, on ne comptait plus les articles ou les livres sur
Philby et d’autres qui révélaient qu’Oxford et Cambridge avaient été le lieu privilégié de
recrutement des agents soviétiques en Grande Bretagne et que le MI5, la haute fonction
publique et l’armée étaient infiltrés.
De retour en France, après quelques mois, je commençais pourtant à penser que Ian
m’avait oublié, que le souvenir de notre rencontre resterait enfoui là-bas, sous la neige
et le froid de Leningrad. Je me trompais bien sûr et un jour où je prenais un café dans
mon bistrot favori, alors que les places vides étaient nombreuses, quelqu’un que je ne
connaissais pas s’assit à ma table. « Nous avons un ami écossais commun, me dit-il. »
C’était mon officier traitant, l’homme par qui transiteraient les « services » que je
rendrais à Ian, ces services qui m’ont fait passer d’ingénieur trop bavard à espion, eh
oui ! c’est comme cela que cela s’appelle ! Un espion peu glorieux, prisonnier du
chantage d’un disparu !
Pour ce premier rendez-vous, mon contact ne me donna qu’une seule instruction : ne
rien changer à mes habitudes, et surtout, pour mon prochain voyage en Angleterre, aller
rendre visite à la tombe de Carnoustie.
C’est ce que je fis, posant par habitude un chardon à côté des lettres gravées dans la
pierre qui disaient :
« Pour toujours, j’appartiens à ma seule vraie patrie ».