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Littérature


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2005 Monsieur Temps

Par Marc Rugani

 

Monsieur Temps

 

C’est incroyable !

Elle est partie ! Disparu ! Volatilisée !

J’ai beau m’approcher pour mieux voir, prendre ma loupe, mais non, je dois me rendre à l’évidence : elle n’est plus là ! Nulle trace de sa présence passée, aucun sillon même léger!

Rien au toucher non plus : sous mon doigt je ne sens qu’une surface lisse sans la moindre rayure, qu’un lac calme sans une onde!

J’étais sceptique pourtant sur mon aventure du matin- oh, combien !- au point parfois de n’y pas croire ; eh bien voilà qu'elle semble vraie!

 

C’est aujourd’hui vers onze heures que tout est arrivé.

Je me promenais dans le parc en longeant la rivière, comme je le fais souvent le dimanche ; le soleil brillait dans le ciel bleu mais la température était douce, rendant cette matinée de printemps bien agréable. Deux pêcheurs- sans doute des habitués- tentaient leur chance avec patience, tandis qu’à quelques mètres un ballon faisait la joie d’une équipe de sportifs.

Ce spectacle, bien que je le connaisse par cœur, ne me lasse jamais.

De pas en pas tranquilles et rêveurs, ma promenade m’a amené au petit pont non loin de là.

Ce pont n’est pas bien large mais ceux qui le connaissent savent bien que deux personnes peuvent aisément le traverser de front.

Comme il arrive parfois, à peine y avais-je posé le pied qu’un promeneur est arrivé en face de moi.

Par courtoisie pour le laisser passer et suivre mon chemin, je me suis alors décalé à droite mais, avec une intention semblable sans doute, simultanément mon vis- à- vis a fait le même écart; aussitôt je suis revenu à ma position initiale, puis déplacé à gauche, mais lui aussi est reparti dans la même direction! A nouveau je suis parti à droite mais lui aussi a fait le même mouvement!

Et ainsi quatre fois de suite, de droite à gauche et de gauche à droite, comme le reflet dans le miroir!

Tout aussi curieusement, nous nous sommes arrêtés en même temps, et notre va- et- vient  a cessé.

 Je l’ai regardé…il m’a regardé…nos regards se sont croisés et nous avons éclaté tous les deux d’un grand rire, moi surtout.

 

Jusqu’à cet instant, tout occupé à mes rêveries dominicales puis à ce pas de danse à deux sur le pont, je n’avais guère fait attention à ce promeneur arrivé face à moi qui m’empêchait de passer.

Mon étonnement fut grand !

Le jeune homme qui me faisait face- âgé de vingt cinq ans peut- être, c’est l’impression qu’il donnait- était en effet une personne peu commune : sa beauté était exceptionnelle, comme celle des anges des tableaux- très pure- une beauté si grande que de toute une vie on ne rencontre jamais ; et puis surtout- c’est ce qui frappait le plus- rayonnaient de lui une douceur, une bienveillance, une paix intérieure et une sérénité extraordinaires, d’une intensité telle qu’elles en étaient presque palpables.

J’ai été subjugué sur le champ.

Et je suis resté là sur le pont, immobile, à le regarder, sans rien dire, bouche bée sans doute, stupéfait- car je l’étais- un bon moment. Etrangement, lui non plus n’a pas bougé, me regardant tranquillement en souriant; il ne paraissait nullement gêné par la situation et mon comportement.

Je suis sorti de ma stupeur tout doucement, comme on sort d’un rêve, et je me suis mis à lui parler, en bafouillant un peu:

-« Excusez-moi.. »

-« Je vous en prie »

-« Si, si, c’est idiot.. »

-« Ca arrive souvent, vous savez »

-« Oui, je sais, mais quand même.. »

Ce jeune homme m’attirait irrésistiblement : sa beauté bien sûr, mais plus encore la paix qui émanait de lui; étrangement je n’avais nulle envie de passer mon chemin, je voulais rester en sa compagnie, parler..; à peine rencontré, je pressentais que notre séparation me serait une perte irréparable.

Une force m’a poussé et j’ai osé le questionner :

-« Vous vous promenez souvent ici ? »

-« Non, c’est la première fois »

-« Moi, c’est souvent, j’aime beaucoup cet endroit. Vous êtes d’ici ? »

-« Non, je suis seulement de passage »

Nous étions toujours sur le pont, face à face, nous regardant- moi avec des grands yeux étonnés- lui souriant doucement. Je ne sentais aucune tension chez ce jeune homme, qu’un bonheur calme, une grande paix intérieure, et sa sérénité diffusait en moi, je le sentais.

J’aurais voulu qu’il me réponde : « Oui, je suis d’ici, d’à côté, et je viens souvent à cet endroit » ; son « non » m’a attristé plus que je ne pourrais dire.

Je ne sais pourquoi, je me suis présenté, et lui a fait pareil

-« Je m’appelle Mr Temps »

-« Mr Temps : comme le « temps », le temps qu’il fait ? »

-« Oui »

J’ai osé lui demander son prénom

-« Je n’ai pas de prénom »

-« Ah bon ? »

-« Oui, je m’appelle Mr Temps, c’est tout »

-« C’est drôle ! Et ça ne vous gêne pas d’être sans prénom ? »

-« Non »

-« Mais comment faites- vous pour l’Etat Civil ? Pour votre carte d’identité, votre passeport ou le permis de conduire ? C’est obligatoire d’avoir un prénom ! »

-« Certainement, mais je n’ai aucun des papiers dont vous parlez »

Il me répondait avec le même calme et le même sourire.

-« Vous êtes un « sans papiers » alors ? », riant de ma plaisanterie.

-« Oui »

Je l’ai regardé plus intensément encore. Décidément, ce jeune homme, beau et doux au delà du commun, que je croisais sur le pont du parc était une personne bien étrange : un « sans papiers » sans prénom ! Il n’en donnait pas l’impression pourtant !

Pendant une bonne minute, je l’ai fixé ainsi sans rien dire ; il n’en était pas gêné, attendant. Je crois que j’aurais pu sans ajouter un mot rester ainsi longtemps, tant j’étais bien en sa présence ; quant à lui je suis certain qu’il aurait attendu avec la même patience.

Je lui ai expliqué quel était mon travail, et lui ai demandé à un moment le sien.

-« Je suis Mr Temps »

-« Oui, vous me l’avez dit ; je vous demandais ce que vous faisiez, quel était votre travail »

-« Je viens de vous le dire, je suis Mr Temps »

Je me suis tu, essayant de saisir ce qu’il disait.

-« Ah, je comprends, vous êtes météorologiste, vous étudiez les nuages, la pluie…C’est çà ? »

-« Pas vraiment ! Je suis Mr Temps, je gère le temps qui passe »

Décidément, je ne comprenais pas

-« Comment çà, vous gérez le temps qui passe ? »

-« Oui, le temps, c’est moi ».

Et voyant ma perplexité, il a ajouté : «  Par exemple, l’espace entre deux instants, entre deux minutes, c’est moi ; l’espace entre deux heures, deux années, deux siècles, c’est moi, ou plutôt c’est mon œuvre, mon travail si vous préférez ! »

J’ai cru un bref instant qu’il me disait des sornettes et voulait se moquer avec son histoire de temps! Ou qu’il avait l’esprit quelque peu dérangé ! Mais je ne sais pourquoi immédiatement j’ai eu la certitude qu’il n’y avait chez lui aucune intention de moquerie et qu’il n’était pas fou.

J’aurais aimé qu’il en dise plus, qu’il m’explique, mais hélas il n’ajouta pas un mot comme si ce qu’il disait était une évidence !

Nous étions toujours sur le pont face à face ; de temps en temps, des promeneurs passaient à nos côtés mais aucun ne nous prêtait attention : pourquoi en aurait-il été autrement ? Deux personnes discutant sur un pont, quoi de plus ordinaire ?

Que voulait-il dire par : « l’espace entre deux instants, c’est moi ? »

-« Mr Temps- c’est vraiment gênant de devoir vous appeler Monsieur, vous voulez bien que je vous appelle par un prénom ? Tenez, Jean, ça vous va ? »

-« Si vous voulez »

-« Jean, expliquez- moi, car je ne comprends rien ! »

-« C’est très simple : c’est moi qui suis à l’origine du temps, de la durée, je suis responsable du temps qui passe »

-« Mais comment çà : « Je suis responsable du temps qui passe » ? Comment pouvez- vous faire ? C’est impossible ! Aucun homme ne peut faire çà ! Jean, vous vous moquez de moi !»

-« Non, je ne me moque pas ! Je suis Mr Temps, voilà. Grâce à moi, tout bouge, tout se transforme, tout évolue ! Un enfant qui grandit, une jeune fille qui devient femme, une fleur qui éclot : c’est mon oeuvre ! La lune prenant ses quartiers, la succession des saisons, c’est également mon oeuvre ! »

-« Et le vieillard qui meurt, Jean, c’est votre œuvre aussi ? »

-« Non, la mort, c’est Mme la Mort »

-« Comment çà, Mme la Mort ? »

-« Je n’aime pas Mme la Mort, nous ne sommes pas amis ; moi, je suis la durée, elle la fin »

-« Et Mme la Mort se promène comme vous dans les parcs et les jardins ? Avec sa robe noire et sa grande faux, comme on peut la voir sur les images ? »

Il ne m’a pas répondu, mais j’ai cru discerner dans son regard un acquiescement.

Jean m’aurait expliqué mille fois, je n’aurais toujours rien compris! Comment comprendre l’incompréhensible ? Comment saisir son discours, à Jean- Mr temps comme il se nomme- sans prénom ni papiers, qui gère le temps, responsable de la durée, qui crée les secondes et les minutes les unes après les autres !

-« Jean, vous gérez le temps dites- vous, mais pouvez- vous le remonter, revenir en arrière, comme on retarde les aiguilles d’une montre ? Pouvez-vous annuler les effets du temps ?»

-« Je n’ai pas le droit de le faire »

-« Pas le droit ? Donc vous pouvez ? »

-« Oui, je peux mais je n’en ai pas le droit »

-« Mais qui vous en empêche ? »

Il ne m’a pas répondu.

Nous nous sommes regardés à nouveau en silence.

Peu après, il m’a dit de sa même voix tranquille qu’il devait continuer son chemin.

Je l’ai accompagné aussi loin qu’il a voulu : j’aurais fait le tour de la terre avec Jean, avec Mr Temps, mon nouvel ami, s’il m’avait laissé faire ! Hélas, à un moment il m’a fait signe qu’il lui fallait continuer seul.

En me quittant, il m’a effleuré le front du bout du doigt en signe d’adieu, ou d’amitié peut-être -je ne sais pas, j’espère.

Je l’ai quitté, triste infiniment.

 Ma promenade ne m’intéressait plus et je suis rentré.

 

C’est en passant devant le miroir que j’ai vu le changement.

Depuis des années, j’avais au front une ride profonde qui me marquait le visage.

 Eh bien, je ne l’ai plus. Elle a disparu, complètement. A l’endroit même où Jean- Mr Temps- mon ami, a posé son doigt en me quittant.